Le regard qui perçoit. Eduardo Calvo García

Lord Dunsany écrivit de la littérature fantastique, proche de celle de Machen, et de façon plus éloignée, de Lovecraft. Il combina ses récits à sa vocation de voyageur et à son devoir de soldat. Il déambula dans des lieux extrêmes ; il prit part à la Guerre des Boers et à la Grande Guerre européenne. Il fut également chasseur de lions. Il confessa ce n’étaient pas la certitude et le vacarme du vécu qui le poussaient à soutenir ses fables, mais la brume du rêvé.

après "saute mortelle" -ready-made/sculture

après “saute mortelle” -ready-made/sculture

Les rêves de Pilar Cossío préfigurent dans son œuvre la vraisemblance de l’objet. Homère dit d’Ulysse qu’il « versa des larmes sans être observé par ceux qui étaient présents. » Dans son « Parménide », Martin Heidegger interprète ces vers en suggérant qu’Ulysse « était dans la dissimulation lorsqu’il versait ses larmes ». En d’autres termes, il était sur le point de se découvrir ou de se dévoiler, d’atteindre son essence et d’être entièrement Ulysse. Les tissus, les images et les mailles, les artefacts issus de l’esprit et de la main de Pilar Cossío brillent en émergeant, comme quelque chose d’extraordinaire, qui en se démasquant de toute réalité, conçoit l’inconcevable, la réalité palpable, qui croit à l’intérieur et au-delà des apparences.

Son inconscient se rapproche davantage de Jung que de Freud. Non sans raison, Jung souligne que Freud part d’un concept limité de la gnose, centré dans la structure démiurgique, attentif à la réparation de la vigile, contraire au cadeau prométhéen qu’offre à l’homme la traversée des régions souterraines et l’accès à la vérité.

Cossío perçoit l’objet avec ses mains -son regard- contiguës à l’être. Parce que l’air n’est air que lorsqu’il se meut cloué dans l’espace, libre de sens, entremêlé à cette pluie de boue qu’est le prodige de la création. Parce que, pour revenir à Heidegger : « Celui qui se présente lui-même dans le regard est un dieu, car il a le fondement de l’extraordinaire, l’être même, et il possède l’essence de l’apparaître qui se dévoile à lui-même. »

Eduardo Calvo García
Beirut, may 2010
Directeur de l’Institut Cervantes de Beyrouth